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Interview de Myriam Mechita

Myriam Mechita,
entretien avec Méthyl Phénisdare

Myriam Mechita est une artiste française qui vit à Berlin. Elle pratique la sculpture et le dessin. Aventures présente des extraits de la série Tu vas comprendre (2011 – ) dans son N°2, paru en février 2018.

Série de dessins qu’elle nourrit au fil du temps et dont le terme reste indéfini, Tu vas comprendre rassemble des images de toutes natures parmi lesquelles reviennent maisons en flammes, corps de femmes mutilées sans doute passés par un geste rituel, chiens, parcelles de corps et esquisses de mouvements fugitifs. Une danseuse exécute des figures dont la perfection frôle l’étrange, des mythes originels, religieux ou primitifs, apparaissent.

Mais seuls les chiens nous regardent ! Regarder ou ne pas regarder ? Les dessins aménagent notre regard sur des personnages dont les yeux sont souvent absents, obturés ou hors champ. Le choix du cadre coupe, détourne les regards des sujets et nous transforme en voyeurs. Telle une tentative de regarder quelque chose qui se dérobe, de fabriquer les éléments d’un récit qui se développe en négatif, ailleurs, Tu vas comprendre nous permet de toucher du doigt la fugacité du moment érotique et des temps creux nourris d’images et de références, au cœur desquels se noue le désir.

Quand et comment cette série a-t-elle commencé ?

Cette série a commencé lorsque je suis partie à New York en résidence Triangle[1] pendant 1 an. Tout était perturbant pour moi, devoir retrouver un rythme, trouver (comprendre ?) ce dont j’avais besoin pour travailler et même me mettre au travail. C’est là que j’ai constaté qu’en tant qu’artiste, et même femme, j’étais forcée de « voir » en permanence, ma vie, mon travail, mon avenir… Voir comme un hyper-sens. J’ai décidé alors de consulter une voyante, une personne qui pourrait voir à ma place quelques temps, à travers moi et pour moi. Je ne comprenais pas vraiment ce que je cherchais, je pensais venir en observatrice, sans rien formuler. Et puis la voyante a dit : « Pose les cartes, tu vas comprendre… que tu ne peux pas t’empêcher de voir à travers ».

Elle a eu raison, immédiatement, j’ai commencé à voir des images, des sortes de compositions, des images rouges, fabriquées à partir de souvenirs personnels, de fantasmes, de tout un ensemble de sensations que j’ai en moi… Des sortes de rêves éveillés… La série est née comme ça. Depuis j’ai rencontré des voyantes à Lisbonne, Paris, Los Angeles, etc.

Qu’est-ce qui t’a inspiré les dessins ? Si tu travailles à partir d’un support réel (images, photos), à quel moment survient le geste qui s’éloigne de l’image, quels sont les éléments qui te font dévier de la reproduction ?

Ce qui inspire ces dessins, c’est le temps exact où ils sont produits : ils fonctionnent maintenant et ce depuis le début, comme un journal. Même si je ne le fabrique pas sur le moment, je sais que quelque chose, une sensation, un détail, va engendrer un dessin. Le dessin est comme en stand-by et attend de sortir. Soit je fais une photo pour documenter ce moment, soit je cherche sur Internet, ou dans des livres, les documents dont j’ai besoin. La reproduction exacte ne m’intéresse pas, elle est un point d’appui. Dans cette série, des multitudes de gestes se côtoient, se percutent… Souvent les dessins évoquent et s’arrêtent assez vite… Ils laissent une impression de rapidité… Ça me plaît autant d’être brutale qu’élégante. Les déviations produites par mes dessins à partir des images réelles, se justifient par l’image à faire et la manière dont je ressens ces limites-là.

Est-ce que tu peux me parler du rapport entre les dessins et leurs titres ?

Les titres sont des rappels du moment exact où je produis les dessins, ils n’arrivent pas avant la fin d’un travail. Ils donnent une clef supplémentaire à l’histoire, un élément de lecture. Ils arrivent comme quand on hésite pour donner son prénom à un enfant. Puis on découvre son visage et l’évidence du prénom surgit. C’est pareil. Le visage donne le nom.

Sur ton site Internet, les dessins en noir et blanc semblent aussi faire partie d’une série ?

Je travaille par ensembles. Et surtout finalement par formats. C’est le format qui détermine la série, une façon pour moi de m’y retrouver et de comprendre le fil entre les pièces. Il n’y a pas d’autre lien entre les deux séries que le fait qu’elles s’appuient sur des expériences liées à la vision. La série Tu vas comprendre est en relation directe avec la vision comme projection, cette expérience que je viens de mentionner, faite avec une voyante.

Les dessins grand format (2 x 1,50 m) sont basés sur un autre mode opératoire. Il y a tellement d’éléments que je ne maîtrise pas, et que je ne veux pas maîtriser… Que je souhaite même faire glisser. J’ai rencontré un hypnotiseur, puis un deuxième : ils incarnaient des possibilités pour moi d’entrer dans des zones que je ne connaissais pas. Autant avec la voyante, les choses se déroulent devant moi, autant avec les hypnotiseurs, le travail se déroule à l’intérieur. Une sorte d’introspection projetée. Je tire de ces moments d’extrême relâche, ou de non maîtrise – je ne sais pas exactement comment les définir – un ensemble d’images qui arrivent toujours de la même manière. Je les conserve en moi jusqu’à ce que je les comprenne, les organise et les dessine. Et je passe à la série suivante. En fait, le lien entre les séries de dessins serait ce moment de vision, mais dans des rapports opposés.

L’utilisation de l’encre rouge pour le fond induit un rapport physique et sensuel avec le spectateur. On imagine le plongeon de la feuille immaculée dans l’encre rouge, les tâches rouges. Le fait que le papier passe de la deuxième à la troisième dimension dans la mesure où il devient lui-même un matériel empli de quelque chose. Lorsqu’on se projette dans tes visions, le rouge nous envahit.

Magnifique ce fantasme de la feuille plongée dans de l’encre rouge… Mais ce n’est pas comme cela que je réalise le fond ! J’encre au pinceau, la feuille n’est rouge que d’un seul côté. D’ailleurs faire le fond me prend plus de temps que le dessin lui-même. C’est une sorte de caresse qui précède le dessin.

Dans l’une de tes interviews, tu dis que pour toi « le dessin c’est tout, parce que c’est le cœur », peux-tu m’en dire plus ? J’ai l’impression que dessiner pour toi est une façon de caresser ou d’effleurer ce qui t’entoure. Les dessins montrent-ils des fantômes ou bien sont-ils les fantômes des sujets réels qui les ont inspirés ?

Le dessin c’est le cœur parce qu’il ne faut pas grand-chose pour en faire, un crayon et une feuille de papier, ou un bâton dans du sable. C’est le cœur parce qu’il est pour moi l’endroit de la projection, de l’invention et du repos. Je me repose quand je dessine. Je suis à l’endroit exact où je dois être, sans tension, ni difficulté. Le dessin me permet tout, de construire, de me retirer, de regarder ma vie, de percevoir des futurs et d’observer le monde dans lequel je me trouve et que je ne saisis pas toujours. C’est peut-être un moyen de digérer ultra-élaboré.

La question sur les fantômes est intrigante, ça voudrait dire qu’ils seraient désincarnés, comme des enveloppes, un résidu d’un corps flottant… L’image me plaît, mais je ne suis pas sûre que ce soit ça… Le dessin a un corps, de la matière, il existe par lui-même. Des fois, je ne les reconnais pas, ils ne sont ni moi, ni des fantômes, ils sont ce qu’ils sont, avec leurs existences propres. Un bout de quelque chose… Du papier, de l’encre, du crayon et ma putain de vie dedans.

Il y a beaucoup de références à la religion, non pour elle-même mais pour ses manières de faire apparaître le sacré. De là découle une dramaturgie assez puissante, un dialogue avec un « autre » qui serait un destin ou un futur inexorable, tout est-il déjà écrit ?

Hum, là, je ne sais pas quoi répondre…

Il y a aussi des dessins beaucoup plus abstraits qui flirtent avec le constructivisme. Et si l’on ouvre la boîte des références, alors on trouve Lynch, Klimt, Kandinsky mais aussi des extraits de Fra Angelico qui reviennent comme un leitmotiv. Est-ce que le premier choc esthétique est toujours présent ? Comment navigues-tu à travers ces références ?

Tout est là tout le temps, tous mes chocs esthétiques. Et comme je suis un peu obsessionnelle sur les bords, et bien des images reviennent sous de nombreuses formes différentes, des détails, des évocations ou des citations franches… Je suis fascinée autant par Fra Angelico, que Malevitch ou Joan Mitchell.

Les corps flottants, ou myodesopsies, ce sont les tâches sombres qui parfois flottent devant nos yeux. On les retrouve dans tes dessins. Traits, tâches comme une couche de rêves ou d’illusions supplémentaires. Qu’est-ce qui se noue pour toi dans le fait de revenir sur les dessins et parfois d’en transformer les lignes de fuite ? De les transgresser aussi !

Tu as raison de pointer les myodesopsies, il y en a beaucoup dans mon travail… J’en ai plein le fond de l’œil et parfois je regarde le ciel et si je bouge l’œil, je peux les déplacer, les organiser et en faire des compositions… Ces tâches parlent à nouveau de l’intérieur, de ce qu’on ne verra jamais en dehors de nous… J’aime bien cette idée, alors ils apparaissent comme un premier plan dans le dessin, qui est tout simplement mon œil, une partie de moi.

Tu parles de revenir sur les dessins. Je ne reviens jamais sur un dessin fini, d’ailleurs quand je commence la fin est déjà déterminée, puisque je sais quasiment à chaque fois où je vais m’arrêter. Je ne reprends d’ailleurs jamais un dessin commencé auparavant. Il y a une immédiateté nécessaire, je commence et finis d’un seul jet. Et je ne fais qu’une pièce à la fois. Je ne suis pas « multitâche », je plonge en entier dans un moment, pas possible de multiplier.

Les dessins non plus ne nous regardent pas ! La sensualité – ou l’érotisme – côtoie la mort, un crime, des rituels qui semblent parfois punitifs. Comment les deux cohabitent-ils selon toi ? Où se niche ta propre histoire de la sensualité et du désir (dans quelle Histoire) ?

Je ne suis pas très douée avec les chemins historiques. J’ai lu Bataille, j’ai lu des ouvrages qui parlent de cette sensualité et de ce désir. Mais dans mon vocabulaire, le désir est dissocié de la sensualité. Une histoire de temporalité. La sensualité est un moment présent, ancré dans le corps et l’immédiat, il appelle à quelque chose de précis, charnel et de tangiblement réalisable. Tout est possible avec la sensualité, c’est souvent un déplacement de la grille de lecture.

Le désir est un drame à lui tout seul, parce qu’il engendre de la tristesse, de l’attente et de l’impossible. La mort est la finalité de ce désir qui fuit. Je suis un être désirant et mourant en même temps. Et ce désir me mène à cette fin permanente inéluctable… Mon travail parle de ça, tout le temps en permanence.

Une question plus personnelle, qu’est-ce que l’érotisme pour toi ?

L’érotisme pour moi est ce mouvement de va-et-vient, qui oscille entre l’intérieur et l’extérieur, entre désir et perte de ce désir. Entre le présent et le futur. Le passé n’a pas de place. Car pour l’érotisme, il n’y a pas d’ancrage possible. L’érotisme est l’élan naturel de l’art. Le signe de vie qui crée le trouble. Pas une fin, jamais.

L’érotisme, hormis sa dimension intime, peut-il avoir une dimension publique, politique, voire des effets sur les relations sociales, la société ?

Plus que l’érotisme, je dirais l’érotique… Il est le mouvement de la vie, ce qui porte au-delà de ce qui est présent, une sorte de rêve infini à atteindre, qu’on n’atteindra jamais, et heureusement. C’est un élan vital de construction, de projection qui permet au groupe de se déployer, de voir plus loin que l’immédiat, de construire une civilisation en entier.

 

Pour conclure, voudrais-tu citer le nom d’une artiste que tu aimerais faire découvrir ou à laquelle tu aimerais rendre hommage ?

J’aime l’idée que ta question concerne une artiste : j’avais Joan Mitchell en tête et puis je me suis dit que c’était un peu convenu, j’ai pensé alors à Carolee Schneemann et puis Valie Export… Mais finalement, je vais dire Grisélidis Réal[2], en n’oubliant pas Paula Modersohn-Becker ou Charlotte Salomon. Et Camille Claudel.

Quelle sera ton actualité prochaine ?

Travailler à l’atelier et quelques moments d’expositions, pour en sortir un peu…

 

[1]   Triangle est un réseau d’initiatives artistiques, principalement des workshops, dédiés aux artistes en début de carrière. En France, des résidences sont organisées au sein de Triangle France (Marseille), une association née à La Friche Belle de Mai en 1994, pionnière du réseau. De même à New York, des ateliers accueillent des artistes en résidences et leur font bénéficier du Triangle Network (www.trianglenetwork.org). Myriam Mechita était à Brooklyn en 2011.

[2] La rédaction se permet de faire la promotion du film de Marie-Ève de Grave, Belle de nuit – Grisélidis Réal, autoportraits, Belgique, 2016, 74 min – vu au Festival La première fois (8e édition, 2017). Ainsi que du livre des éditions de la librairie et galerie Humus à Lausanne (Suisse), Grisélidis Réal, peintre, paru en 2016.